CANCER: Alexia Cassar tatoue en trompe-l’œil les seins meurtris par le cancer

Ancienne biologiste, Alexia Cassar a changé de vie quand sa fille, âgée de 10 mois, a été touchée par une leucémie aiguë. Elle est devenue tatoueuse de tétons. Aux femmes victimes de cancer du sein, elle redessine le mamelon et le téton en 3D. Un geste artistique importé des États-Unis qui change la vie de celles que la maladie a malmenées.
Il y a ses yeux bleus translucides marbrés d’un noir épais, qui vous saisissent. Mais de ses manches relevées, c’est son bras droit que l’on remarque, tout habillé de pivoines roses à feuilles vertes, imposantes. Une grande, une moyenne et une petite. « Mes trois filles », sourit Alexia Cassar, cheveux blonds relevés hauts en chignon, chemise en jean ouverte sur un tee-shirt, pantalon en toile et basket. Ce tatouage a un peu marqué le début de sa nouvelle vie. « Ma mue, ma nouvelle peau », dit-elle dans son atelier, installé dans le jardin de sa maison à Marly-la-Ville (Val d’Oise), au nord-est de Paris.

L’ancienne biologiste dans l’industrie pharmaceutique, qui a longtemps développé des molécules contre le cancer, est devenue « tatoueuse de tétons ». Aux femmes qui se sont fait retirer puis reconstruire le sein après un cancer, ou à celles dont la greffe de téton a échoué, elle redessine le mamelon et le téton, en trompe-l’œil. Résultats stupéfiants. Il y a l’illusion du relief, mais c’est plat.
Chirurgien plastique à l’hôpital Gustave-Roussy, premier centre européen dans la lutte contre le cancer, le Dr Nicolas Leymarie applaudit la démarche et adresse des patientes à Alexia Cassar, depuis qu’elle s’est lancée l’an dernier. « Comparé à la technique de dermopigmentation, le tatouage a l’avantage d’être stable dans le temps et les encres utilisées se rapprochent davantage des nuances naturelles », explique-t-il. Trois heures de rendez-vous et les femmes, malmenées par la chirurgie, la chimiothérapie et la radiothérapie, retrouvent, avec ce geste artistique, loin de l’hôpital, ce sein que la maladie leur a pris.
Le tatouage lui-même ne dure qu’une demi-heure. « Mais auparavant, on parle beaucoup, confie Alexia Cassar. Je les aide à faire le deuil du sein d’avant et à accueillir celui-là. Ce n’est pas un sein parfait, mais c’est leur sein. » Certaines femmes parlent de leur mastectomie « avec beaucoup de violence ». À 30 ans, elles se voient avec « une verrue sur la poitrine jusqu’à la fin de leur vie ».
Le moment du « miroir », quand le travail est fini, fait parfois jaillir des larmes d’émotion. « Ça a marqué le point final de la maladie », se souvient, reconnaissante, Soizic, une Rennaise. Elle s’est fait tatouer par Alexia Casar après un cancer du sein, déclaré à 43 ans, l’âge de sa mère quand elle-même est décédée d’un cancer du sein. Cette commerciale, grande sportive, a aimé la rencontre avec cette femme surprenante, rock’n’roll et sensible, surnommée « Miss Tétons » sur les réseaux sociaux.
« Faire le deuil du sein »
« Tenace, volontaire », dit le Dr Leymarie. « Une belle personne », abonde le patron du syndicat national des artistes tatoueurs, Tin-Tin, qui lui a fait une place au Mondial du tatouage, en mars. Car le chemin fut long pour changer de vie. Et il charrie encore des « paquets d’angoisses », glisse la tatoueuse, dans son salon, un petit cocon intime et chaleureux, tapissé de fleurs et d’animaux.
Le « basculement » s’est imposé quand sa dernière fille est tombée malade à l’âge de 10 mois, en 2013. Leucémie aiguë. Six mois de chimiothérapie. Elle qui avait été pendant quinze ans du côté des « soignants » s’est subitement « retrouvée du côté des patients ». Annonce de la maladie, soins prodigués… Elle prend en plein visage ce qu’elle nomme un « manque d’humanité ». « Ceux qui soignent sont dans la vitesse, dit-elle encore. Ils n’ont pas toujours le temps d’expliquer ce qu’ils font, d’accompagner. »
 
Une rupture s’opère avec son travail qui l’accapare alors beaucoup. Burn-out. « Il y avait un décalage entre ce que je faisais et ce qu’il y avait au fond de moi. La question de l’après s’est posée. » Un désir d’humaniser son existence. Et d’être, aussi, plus présente pour son enfant. Il commence par un tatouage, et beaucoup d’autres. Ce besoin d’une « nouvelle peau ».
La découverte d’une vidéo du tatoueur américain Vinnie Myers, spécialiste du tatouage de tétons, précipite sa reconversion. Une révélation pour cette passionnée de dessin depuis l’enfance. Elle interroge des oncologues, des hématologues : « Y a-t-il un besoin en France ? » Se forme deux années en France puis aux États-Unis, pour acquérir cette pratique spécifique du tatouage de tétons. Deux ans d’incertitudes financières. « T’es dingue ? » lui a d’abord dit Magwa, le tatoueur qui l’a formée en France, quand elle s’est présentée, ses carnets de dessin sous le bras, à 37 ans.
« Elle a appris humblement », dit encore le patron des tatoueurs. Et elle a dû beaucoup « batailler », salue le Dr Leymarie. Contre les esthéticiennes qui font de la dermopigmentation, agacées par cette encombrante concurrente. Contre les réseaux sociaux sur lesquels elle montre son travail, mais qui censurent régulièrement les images de seins féminins. Surtout, Alexia Cassar a fait le pont entre deux milieux qui ne se fréquentaient guère, après avoir été regardée comme « un hurluberlu ». Aujourd’hui, elle est emportée par son succès. Comptez six mois d’attente pour un rendez-vous.
Sur le corps d’Alexia Cassar, d’autres pivoines ont poussé. À foison. « J’ai découvert, après coup, qu’elles étaient une fleur de la guérison », sourit-elle. Sa petite, 5 ans aujourd’hui, est en rémission.
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