Poitiers : la perte accidentelle d’une jambe ne lui permet pas d’être reconnu invalide

Poitiers. Victime il y a deux ans d’un terrible accident de la circulation, Éric Vosgien n’est reconnu handicapé qu’à 65 % malgré la perte d’une jambe.
C’est une histoire à la fois tragique et banale qui peut arriver à chacun de nous au détour d’une rue. L’histoire d’une vie qui se fracasse contre une voiture et qu’on se retrouve parfois bien seul à essayer de reconstruire.
Nous sommes le 8 juin 2016, vers midi. Éric Vosgien, 33 ans, mécanicien, roule à scooter en descendant l’avenue de Nantes, en direction de la gare de Poitiers. C’est la pause de midi. Il fait beau.
Soudain, dans des circonstances qui ne seront jamais vraiment expliquées (il n’y a pas eu de procès), un très jeune automobiliste au volant d’une Peugeot 405 vient percuter le deux-roues.
Le choc est terrible.
Éric a le pied arraché, la jambe est fracturée en plusieurs endroits.
L’équipe du Samu procède à une première amputation sur place.
Une seconde s’avérera nécessaire, trois jours plus tard. Éric n’a plus de jambe gauche.
Fini le patinage, sa passion, finies les parties de foot avec le jeune fils de sa compagne, Ludivine.
Pour ce tout jeune homme, c’est une vie de handicapé qui commence. De handicapé mais pas d’invalide, et c’est tout le problème.
Chacun s’imagine que, quand on est victime d’un drame de la route, a fortiori quand on n’en est pas responsable, chacun, assurances et services publics, se mobilise pour vous rendre immédiatement la vie la moins difficile possible. Il n’en est rien.
L’assureur, qui est le même pour Éric et son adversaire, ne fait pas de difficultés : c’est bien l’automobiliste qui était en tort. Mais en dehors de quelques modestes avances, Ludivine et Éric n’ont toujours pas vu les indemnisations. Il faut attendre la fin des expertises, qu’on puisse mesurer exactement les conséquences du drame, qu’Éric soit « consolidé » pour reprendre le mot barbare des juristes.
Handicapé à 65 %Attendre et payer de sa poche. Quand on a une jambe en moins, qu’on circule en fauteuil roulant ou avec des béquilles, on ne peut plus vivre dans un appartement. Il a fallu louer un pavillon, d’où Éric ne peut sortir qu’à grand-peine au risque, toujours, de tomber. Il a fallu changer plusieurs fois de voiture pour trouver celle, avec boîte automatique et donc plus chère, où Éric peut monter sans trop d’efforts.
Côté pouvoirs publics, la douche a été encore plus froide. Là, il ne s’agit pas d’attendre : c’est définitivement non. Pour le médecin expert de la Maison des Personnes handicapées (MDPH), après un bref entretien avec le blessé, le handicap d’Éric Vosgien se « limite » à 65 %. Pour bénéficier d’une carte d’invalidité, il faudrait être handicapé à 80 %.
Ne pas être dépendantConcrètement, cela signifie pas de passe-droit dans les files d’attente des hypermarchés ou des cinémas, pas d’aide à domicile le jour où Ludivine, actuellement en congé parental, reprendra le travail ou tout simplement pour passer la tondeuse dans le petit bout de jardin, pas d’avantage fiscal, pas d’allocation adulte handicapé.

L’expert estime qu’Éric s’en est plutôt bien sorti : il peut se déplacer dans sa maison, il peut conduire sa voiture, il a conservé son travail (avec, là, le statut de travailleur handicapé). Il aurait pu, comme d’autres, rester à se morfondre au Grand-Feu, à Niort, où on accueille les grands blessés de la route. Il a préféré partir après cinq mois de rééducation, essayer de reprendre une vie à peu près normale : « C’était mon choix, je ne voulais pas dépendre de la société. »
Comment sera l’avenir ?La MDPH de la Vienne (1), qui passe pour l’une des plus strictes de France en matière de reconnaissance d’invalidité, n’a rien voulu savoir. Ludivine et Éric ont fait un procès, qu’ils ont perdu le mois dernier. Ils hésitent à faire appel. Ils préféreraient pouvoir négocier avec la MDPH. Des associations les soutiennent dans leurs démarches, et même une salariée d’une autre MDPH de France, émue par leurs difficultés.
Faute d’aides publiques, le jeune couple sait pouvoir compter sur la solidarité des amis, ceux qui sont restés fidèles après l’accident, parce que les autres, « le handicap, ça leur a fait peur, grince Ludivine qui soupire : C’est casse-pieds de toujours mendier. »
« S’il n’avait rien fait pour s’en sortir, s’il s’était contenté de se plaindre, il n’en serait pas là », se révolte la jeune femme, tandis qu’Éric, assis devant elle, s’inquiète : « Qu’est-ce que ça va être dans dix ou quinze ans ? »
(1) Très exactement, au sein de la MDPH, la commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées, qui statue sur les demandes de reconnaissance d’un handicap.
Pour en savoir plus cliquez ici

Vincent BUCHE

Journaliste, rédaction de Poitiers Pour la Nouvelle République

 

 

 

 

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